Il y a des moments où l’on voudrait se tromper, où l’on préférerait que les signaux que l’on perçoit ne soient que du bruit, une fausse alerte, un artefact statistique. Mai 2026 n’est pas un de ces moments. Les signaux sont réels, ils convergent, et ils méritent qu’on les regarde en face — sans paniquer, mais sans se voiler la face non plus.
Le retour de l’effet ciseaux n’est pas encore une certitude, mais il est une probabilité sérieuse. La BCE a maintenu ses taux directeurs à 2 % fin avril. Soit. Mais les banques, elles, n’ont pas attendu l’autorisation de la Banque Centrale pour ajuster leurs barèmes. Sur le seul mois d’avril, certaines enseignes ont appliqué des hausses de 0,30 à 0,40 point. Pendant ce temps, le taux d’usure du deuxième trimestre a été calculé sur les conditions de janvier à mars. Ce décalage mécanique de trois à six mois, vous le connaissez. Vous en avez vécu les effets en 2022, lorsque près d’un dossier sur deux se voyait refuser, y compris pour des profils parfaitement solvables.
L’histoire bégaie. Peut-être. Mais cette fois, nous ne sommes pas surpris.
Et c’est précisément là que tout se joue. Être professionnel dans cette période, ce n’est pas être celui qui annonce la mauvaise nouvelle au client. C’est être celui qui l’a anticipée, qui a préparé le dossier en conséquence, qui connaît les marges dérogatoires de chaque établissement, qui sait quelle délégation d’assurance peut faire basculer un TAEG d’un côté ou de l’autre de l’usure. C’est aussi être honnête : certains profils, notamment les emprunteurs de plus de 45 ans dont le coût d’assurance pèse entre 1 et 1,1 % du montant emprunté, sont aujourd’hui en première ligne.
Face à ce risque de paralysie, notre rôle est plus que jamais celui d’accompagnateur et d’expert. Anticiper cette hausse, c’est d’abord informer nos clients avec transparence. Comme le souligne Florent Grussenmeyer dans l’entretien qu’il nous a accordé, notre valeur ajoutée réside dans notre capacité à rendre intelligible la complexité financière pour sécuriser les projets de vie.
L’anticipation passe aussi par une rigueur documentaire accrue. Qu’il s’agisse de la découverte client via nos CRM ou du devoir de mise en garde, la jurisprudence récente nous rappelle que ce qui n’est pas tracé n’existe pas aux yeux du juge. Dans un marché qui se tend, la qualité de l’analyse et la preuve de notre conseil sont nos meilleures protections.
Le statu quo du HCSF, confirmé par le retrait récent de la proposition de loi visant à l’assouplir, nous oblige à composer avec des règles du jeu figées. Dans ce contexte, même le regroupement de crédits (RAC) qui passe comme une valeur refuge de production dans vos entreprises, est déjà impacté, les banques ne dégageant plus assez de marge pour proposer des “RAC” hypothécaires.
Restons donc factuels et informés. La formation continue n’est pas qu’une contrainte légale, c’est l’opportunité de maintenir ce niveau d’expertise qui rassure nos partenaires bancaires et protège nos clients. En étant proactifs dès aujourd’hui sur les dossiers de l’été, nous transformons une menace de marché en une démonstration de notre professionnalisme.
L’effet ciseaux, si effet ciseaux il y a, ne sera pas un mur. Ce sera un couloir étroit. Ceux qui le connaissent passeront. Les autres attendront.
Bonne lecture.
Jérôme CUSANNO
Directeur de la rédaction

